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Un livre et un spectacle

Zouc perdue et retrouvée

Dans les années 1980, elle faisait rire avec ses histoires tristes et pleurer avec ses histoires gaies. Et puis la maladie l'a frappée. Au Théâtre du Rond-Point, Nathalie Baye va lui prêter sa voix. Pour la première fois, Zouc raconte à Jérôme Garcin comment elle réapprend à vivre

Sa dernière apparition sur scène, c'était il y a près de vingt ans. Certains la croient morte. Elle-même s'est crue morte. D'une voix qu'on reconnaîtrait entre mille - le seul organe, chez elle, qui n'ait pas changé -, Zouc dit : « J'ai été frappée par la maladie. Le verbe «frapper» dit exactement ce qui m'est arrivé. Ça fait très peur, la maladie. Et puis je suis entrée dans un long tunnel. On m'a mise tout au fond d'un tiroir. J'aurais dû y rester. C'était fini. Je l'avais accepté. J'étais dans les bras de tout en haut, et j'ai tout lâché. Je vis aujourd'hui une expérience étrange : pendant dix ans, j'ai fait le chemin pour partir, et je suis encore là. Oh, pas dans un bon état, mais enfin, je suis là, et je peux voir mon coeur battre sous ma peau. Je le vois d'autant mieux qu'on m'a enlevé des côtes et que je n'ai plus de sternum. »
Zouc. Souvenez-vous : un pseudo qui claque, un visage en pâte à modeler, une bouche de bébé, le cheveu raide et gras, un accent alémanique, un physique tonitruant sous une robe ample de veuve napolitaine. La troublante incarnation de la Femme assise de Copi. De son vrai nom Isabelle von Allmen, elle est née le 29 avril 1950 à Saint-Imier, dans le Jura bernois. Mère pianiste, père ingénieur, milieu pieux. Après avoir suivi des cours aux conservatoires de Neuchâtel et de Lausanne, elle s'inscrit à Paris au cours de Tania Balachova, d'où sont notamment sortis Sylvie Joly, Josiane Balasko et Jean-Claude Dreyfus. C'est au café-théâtre de la Vieille Grille, en 1970, qu'elle est soudain révélée. Son « Alboum de Zouc » fait sensation. Dans l'ombre, un homme fasciné l'observe et la dessine, le peintre Roger Montandon, ami de Giacometti, qui deviendra son metteur en scène, son metteur en mots. En quelques années, du Vieux-Colombier au Théâtre de la Ville, du Bataclan à Bobino, du Palace aux Variétés, où elle fait rire et pleurer, Zouc devient une légende. Noire, la légende.
De son enfance étouffante, de son adolescence saccagée (elle est internée pendant dix-huit mois dans une clinique psychiatrique), de sa famille bien-pensante, elle fait la matière brute de ses spectacles si drôles, si cruels. Sans truquage d'aucune sorte, elle est à la fois un nouveau-né grimaçant et une grand-mère arthritique, une infirmière et une fourmi qu'on écrase, une bourgeoise et la Vierge Marie, une fillette vicieuse qui déteste l'école et souffre d'obésité, ou encore une folle à l'asile. Elle explique alors qu'elle joue « dans la douleur », que son « hystérie » l'aide à entrer dans un personnage. Ce ne sont pas des sketches, mais des tranches de vie saignantes. En 1988, elle reçoit le molière du meilleur spectacle comique, mais il y a de la tragédie dans cet humour-là. Lorsqu'elle n'est pas sur scène ou en tournée à travers le monde, elle se soigne, expérimente toutes les formes imaginables de thérapies. Zouc est génialement douée pour le mimétisme, Isabelle von Allmen, pour l'autodestruction. Les deux cohabitent dans un corps qui les encombre, et que le public, gêné, ravi, paniqué, applaudit à tout rompre.
En 1992, l'actrice de Michel Drach, William Klein et Mehdi Charef tourne son dernier film, « Roi blanc, dame rouge », de Sergueï Bodrov. Et puis plus rien. Le silence, les rumeurs et l'oubli. Son premier rôle au cinéma était celui d'une concierge dans « la Chute d'un corps », de Michel Polac. La chute d'un corps, justement. En 1997, Zouc est opérée à Paris d'un cancer du sternum. Lors de l'intervention, elle est victime d'une infection nosocomiale et attaquée par des staphylocoques dorés multirésistants. Elle repasse neuf fois de suite sur la table chirurgicale. Elle vit un calvaire sans fin. Le jour, elle est sous cortisone et morphine, la nuit, sous assistance respiratoire. Elle peut à peine marcher sans perdre son fragile souffle d'enfant. Un elfe, dans les montagnes.
15 septembre 2006. Zouc séjourne à La Chaux-de-Fonds, dans les paysages de son Jura natal, à 997 mètres d'altitude. Aujourd'hui, elle a rendu visite à l'abbé François Fleury, qui l'avait photographiée lorsqu'elle avait 5 ans. Une petite fille qui mange une pomme et à laquelle son frère sourit. L'image volée d'un bonheur éphémère. «Je redécouvre tout comme si je venais au monde, s'émerveille Zouc, malgré le supplice quotidien du harnais et de l'appareil respiratoire. Chaque jour, je grandis un peu plus. Ce matin, j'ai humé les parfums d'un potager, c'était extraordinaire, presque enivrant. Lire près d'un feu de cheminée, prendre une douche seule, pour moi, ça tient du miracle. J'ai encore du mal à m'y faire. Tout revient peu à peu, mais c'est lent. Vivre, voyez-vous, est un très long apprentissage.»
De Nathalie Baye, qui s'apprête à interpréter « Zouc par Zouc » au Théâtre du Rond-Point, elle dit d'ailleurs qu'elle l'a «exhumée». Et de Zouc, Nathalie Baye dit, en utilisant le présent de l'indicatif, qu'elle incarne «l'artiste absolu». Elles sont presque contemporaines. La Suissesse a 56 ans, la Française 58. Elles ont en commun des secrets bien gardés, quelques souffrances aussi. Elles se téléphonent souvent, comme deux soeurs. Et Zouc a ce mot admirable, bouleversant : «A quelques jours de la première, Nathalie est très angoissée. Elle ne dort plus. Elle a un trac fou. Alors, j'ai appelé mon médecin pour lui prescrire des vitamines. Le problème, c'est que, maintenant, j'ai aussi le trac. Imaginez qu'elle me l'a refilé!»
« Zouc par Zouc », l'autoportrait que la comédienne du « Petit Lieutenant » et des « Sentiments » a choisi de porter à la scène, avait paru il y a trente ans et il était devenu introuvable. Ce texte poignant, d'une éclatante lucidité, est le fruit d'une rencontre capitale. En juin 1974, à la terrasse d'un café d'Avignon, au milieu des bruits et des cris, Zouc se confie au jeune écrivain Hervé Guibert (1955-1991). «Vous l'avez connu?», me demandet-elle. «C'était un garçon d'une sensibilité incroyable, d'une générosité hors du commun et dont la soif de connaître, de comprendre l'autre était illimitée.» Pendant huit après-midi, Hervé Guibert recueille les souvenirs précis, concis, lapidaires, de la dame en noir.
Elle raconte comment, petite, elle souffrait de sa différence physique. Elle se voyait, non pas comme un garçon manqué, mais comme «une fille manquée». Elle voulait «des gros nénés et des hauts talons», mais aussi «marier un paysan». Elle dit qu'elle était «la tare» de sa famille. Elle rêvait d'avoir un cheval. Dans un village cul-bénit, elle prenait la défense des marginaux, des Italiens, des homosexuels. Elle demandait à ses parents de faire les morts dans leur lit, adorait «les horribles drames» et regarder la télé assise sur les cercueils de l'entrepreneur de pompes funèbres. Un jour, derrière l'église, un «grand gosse» l'avait forcée à toucher son «gros sexe tiède» et elle en avait éprouvé une répulsion dans la tête qui n'est jamais partie. A 16 ans et demi, on l'a enfermée à l'asile de fous, avec une chemise blanche sans lacet et des barreaux aux fenêtres. «Après, j'ai abordé le monde différemment. J'ai compris qu'il fallait savoir faire mal pour vraiment aider quelqu'un, et qu'il faut toujours dire ce qu'on ressent, surtout aux gens perdus. »
Hervé Guibert n'avait même pas eu besoin de poser des questions, Zouc savait ce qu'elle voulait raconter et il transcrivait au plus juste, d'un seul trait, ce monologue fulgurant d'une rescapée enjouée de l'enfer intérieur : «Lors de la dernière entrevue, écrivit-il dans la préface, j'avais une crampe dans le pouce, à force de l'avoir contracté sur un stylo pour lui faire noircir un cahier entier. Zouc, gentiment, me l'a massé tandis que je relisais l'entretien précédent. »
Je demande à Zouc ce qu'elle pense aujourd'hui de ce livre. Elle répond : «Il faut que je l'assume. J'ai tout dit à Hervé, je n'ai donc rien à retirer. C'est au moment où la vie me pousse à retrouver mon passé à petits pas que je suis frappée par la dureté de mes souvenirs. Trente ans plus tard, malgré la maladie, peut-être à cause de la maladie, il me semble que je suis aussi violente, et même peut-être plus.» Elle dit ça d'une voix douce, inquiétante, au bord des larmes.
Zouc ignore encore si elle aura la force d'affronter le public et la foule des microbes au Théâtre de Vidy, à Lausanne, où Nathalie Baye crée le spectacle avant de venir à Paris. Les lieux publics sont trop dangereux pour elle et, désormais, elle n'a «plus de protections». Mais elle rêve secrètement de se voir interprétée par cette actrice qui lui ressemble si peu et la comprend si bien : « Zouc est traversée par la douleur et portée par la soif de vivre. » De se survivre. On respire. Elle aussi.

Isabelle von Allmen, alias Zouc, est née en Suisse en 1950. Au théâtre, elle a joué dans «Jeux de massacre», de Ionesco, mis en scène par Jorge Lavelli, et dans «l'Opéra des oiseaux», d'après Aristophane. Ses spectacles successifs ont été «l'Alboum de Zouc», «R'alboum», «Zouc à l'école des femmes» et «Zouc au Bataclan».


Jérôme Garcin 



L'hystérie de Zouc
A force de me traîner dans les hôpitaux et les asiles psychiatriques, d'écouter parler les médecins et les malades, j'ai très vite réussi à dresser mon état clinique. Je ne suis quand même pas qu'une obèse qui a besoin d'être aimée. La réaction d'une partie des spectateurs m'a révélé une chose dont je me doutais vaguement, qui est une force lointaine, violente, qu'on appelle hystérie. Les hystériques se reniflent très vite, il y a des codes inconscients qui passent par le corps.
J'ai toujours entendu parler de l'hystérie avec mépris. Alors je me suis dit : Bon, j'ai une dose d'hystérie, j'en ai même plutôt trois qu'une, elle est là, d'où elle vient c'est difficile à savoir sans faire une analyse, au lieu de la réprimer et de la planquer, il vaut mieux faire avec, c'est-à-dire l'observer, l'accepter, l'aimer et l'apprivoiser. Je suis absolument consciente que certaines choses que je fais en scène, qui passent directement par mon corps, sont hystériques. L'hystérie m'aide à être plus entière, elle me permet d'entrer complètement dans un personnage en m'oubliant, et après je me retrouve. L'hystérie est aussi une force nerveuse, une réserve d'énergie, qui peut se tirer comme un élastique. Si tu tires trop, ça pète. Quand je travaille, je maîtrise très bien cette violence qui m'habite.

(Extrait de «Zouc par Zouc», Gallimard.)




A lire, à voir

« Zouc par Zouc », entretien avec Hervé Guibert, Gallimard, 60 p., 11,90 euros.
</description><content:encoded><![CDATA[Semaine du jeudi 28 septembre 2006 - n°2186 - Arts - Spectacles<br />
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Un livre et un spectacle<br />
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Zouc perdue et retrouvée<br />
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Dans les années 1980, elle faisait rire avec ses histoires tristes et pleurer avec ses histoires gaies. Et puis la maladie l'a frappée. Au Théâtre du Rond-Point, Nathalie Baye va lui prêter sa voix. Pour la première fois, Zouc raconte à Jérôme Garcin comment elle réapprend à vivre<br />
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Sa dernière apparition sur scène, c'était il y a près de vingt ans. Certains la croient morte. Elle-même s'est crue morte. D'une voix qu'on reconnaîtrait entre mille - le seul organe, chez elle, qui n'ait pas changé -, Zouc dit : « J'ai été frappée par la maladie. Le verbe «frapper» dit exactement ce qui m'est arrivé. Ça fait très peur, la maladie. Et puis je suis entrée dans un long tunnel. On m'a mise tout au fond d'un tiroir. J'aurais dû y rester. C'était fini. Je l'avais accepté. J'étais dans les bras de tout en haut, et j'ai tout lâché. Je vis aujourd'hui une expérience étrange : pendant dix ans, j'ai fait le chemin pour partir, et je suis encore là. Oh, pas dans un bon état, mais enfin, je suis là, et je peux voir mon coeur battre sous ma peau. Je le vois d'autant mieux qu'on m'a enlevé des côtes et que je n'ai plus de sternum. »<br />
Zouc. Souvenez-vous : un pseudo qui claque, un visage en pâte à modeler, une bouche de bébé, le cheveu raide et gras, un accent alémanique, un physique tonitruant sous une robe ample de veuve napolitaine. La troublante incarnation de la Femme assise de Copi. De son vrai nom Isabelle von Allmen, elle est née le 29 avril 1950 à Saint-Imier, dans le Jura bernois. Mère pianiste, père ingénieur, milieu pieux. Après avoir suivi des cours aux conservatoires de Neuchâtel et de Lausanne, elle s'inscrit à Paris au cours de Tania Balachova, d'où sont notamment sortis Sylvie Joly, Josiane Balasko et Jean-Claude Dreyfus. C'est au café-théâtre de la Vieille Grille, en 1970, qu'elle est soudain révélée. Son « Alboum de Zouc » fait sensation. Dans l'ombre, un homme fasciné l'observe et la dessine, le peintre Roger Montandon, ami de Giacometti, qui deviendra son metteur en scène, son metteur en mots. En quelques années, du Vieux-Colombier au Théâtre de la Ville, du Bataclan à Bobino, du Palace aux Variétés, où elle fait rire et pleurer, Zouc devient une légende. Noire, la légende.<br />
De son enfance étouffante, de son adolescence saccagée (elle est internée pendant dix-huit mois dans une clinique psychiatrique), de sa famille bien-pensante, elle fait la matière brute de ses spectacles si drôles, si cruels. Sans truquage d'aucune sorte, elle est à la fois un nouveau-né grimaçant et une grand-mère arthritique, une infirmière et une fourmi qu'on écrase, une bourgeoise et la Vierge Marie, une fillette vicieuse qui déteste l'école et souffre d'obésité, ou encore une folle à l'asile. Elle explique alors qu'elle joue « dans la douleur », que son « hystérie » l'aide à entrer dans un personnage. Ce ne sont pas des sketches, mais des tranches de vie saignantes. En 1988, elle reçoit le molière du meilleur spectacle comique, mais il y a de la tragédie dans cet humour-là. Lorsqu'elle n'est pas sur scène ou en tournée à travers le monde, elle se soigne, expérimente toutes les formes imaginables de thérapies. Zouc est génialement douée pour le mimétisme, Isabelle von Allmen, pour l'autodestruction. Les deux cohabitent dans un corps qui les encombre, et que le public, gêné, ravi, paniqué, applaudit à tout rompre.<br />
En 1992, l'actrice de Michel Drach, William Klein et Mehdi Charef tourne son dernier film, « Roi blanc, dame rouge », de Sergueï Bodrov. Et puis plus rien. Le silence, les rumeurs et l'oubli. Son premier rôle au cinéma était celui d'une concierge dans « la Chute d'un corps », de Michel Polac. La chute d'un corps, justement. En 1997, Zouc est opérée à Paris d'un cancer du sternum. Lors de l'intervention, elle est victime d'une infection nosocomiale et attaquée par des staphylocoques dorés multirésistants. Elle repasse neuf fois de suite sur la table chirurgicale. Elle vit un calvaire sans fin. Le jour, elle est sous cortisone et morphine, la nuit, sous assistance respiratoire. Elle peut à peine marcher sans perdre son fragile souffle d'enfant. Un elfe, dans les montagnes.<br />
15 septembre 2006. Zouc séjourne à La Chaux-de-Fonds, dans les paysages de son Jura natal, à 997 mètres d'altitude. Aujourd'hui, elle a rendu visite à l'abbé François Fleury, qui l'avait photographiée lorsqu'elle avait 5 ans. Une petite fille qui mange une pomme et à laquelle son frère sourit. L'image volée d'un bonheur éphémère. «Je redécouvre tout comme si je venais au monde, s'émerveille Zouc, malgré le supplice quotidien du harnais et de l'appareil respiratoire. Chaque jour, je grandis un peu plus. Ce matin, j'ai humé les parfums d'un potager, c'était extraordinaire, presque enivrant. Lire près d'un feu de cheminée, prendre une douche seule, pour moi, ça tient du miracle. J'ai encore du mal à m'y faire. Tout revient peu à peu, mais c'est lent. Vivre, voyez-vous, est un très long apprentissage.»<br />
De Nathalie Baye, qui s'apprête à interpréter « Zouc par Zouc » au Théâtre du Rond-Point, elle dit d'ailleurs qu'elle l'a «exhumée». Et de Zouc, Nathalie Baye dit, en utilisant le présent de l'indicatif, qu'elle incarne «l'artiste absolu». Elles sont presque contemporaines. La Suissesse a 56 ans, la Française 58. Elles ont en commun des secrets bien gardés, quelques souffrances aussi. Elles se téléphonent souvent, comme deux soeurs. Et Zouc a ce mot admirable, bouleversant : «A quelques jours de la première, Nathalie est très angoissée. Elle ne dort plus. Elle a un trac fou. Alors, j'ai appelé mon médecin pour lui prescrire des vitamines. Le problème, c'est que, maintenant, j'ai aussi le trac. Imaginez qu'elle me l'a refilé!»<br />
« Zouc par Zouc », l'autoportrait que la comédienne du « Petit Lieutenant » et des « Sentiments » a choisi de porter à la scène, avait paru il y a trente ans et il était devenu introuvable. Ce texte poignant, d'une éclatante lucidité, est le fruit d'une rencontre capitale. En juin 1974, à la terrasse d'un café d'Avignon, au milieu des bruits et des cris, Zouc se confie au jeune écrivain Hervé Guibert (1955-1991). «Vous l'avez connu?», me demandet-elle. «C'était un garçon d'une sensibilité incroyable, d'une générosité hors du commun et dont la soif de connaître, de comprendre l'autre était illimitée.» Pendant huit après-midi, Hervé Guibert recueille les souvenirs précis, concis, lapidaires, de la dame en noir.<br />
Elle raconte comment, petite, elle souffrait de sa différence physique. Elle se voyait, non pas comme un garçon manqué, mais comme «une fille manquée». Elle voulait «des gros nénés et des hauts talons», mais aussi «marier un paysan». Elle dit qu'elle était «la tare» de sa famille. Elle rêvait d'avoir un cheval. Dans un village cul-bénit, elle prenait la défense des marginaux, des Italiens, des homosexuels. Elle demandait à ses parents de faire les morts dans leur lit, adorait «les horribles drames» et regarder la télé assise sur les cercueils de l'entrepreneur de pompes funèbres. Un jour, derrière l'église, un «grand gosse» l'avait forcée à toucher son «gros sexe tiède» et elle en avait éprouvé une répulsion dans la tête qui n'est jamais partie. A 16 ans et demi, on l'a enfermée à l'asile de fous, avec une chemise blanche sans lacet et des barreaux aux fenêtres. «Après, j'ai abordé le monde différemment. J'ai compris qu'il fallait savoir faire mal pour vraiment aider quelqu'un, et qu'il faut toujours dire ce qu'on ressent, surtout aux gens perdus. »<br />
Hervé Guibert n'avait même pas eu besoin de poser des questions, Zouc savait ce qu'elle voulait raconter et il transcrivait au plus juste, d'un seul trait, ce monologue fulgurant d'une rescapée enjouée de l'enfer intérieur : «Lors de la dernière entrevue, écrivit-il dans la préface, j'avais une crampe dans le pouce, à force de l'avoir contracté sur un stylo pour lui faire noircir un cahier entier. Zouc, gentiment, me l'a massé tandis que je relisais l'entretien précédent. »<br />
Je demande à Zouc ce qu'elle pense aujourd'hui de ce livre. Elle répond : «Il faut que je l'assume. J'ai tout dit à Hervé, je n'ai donc rien à retirer. C'est au moment où la vie me pousse à retrouver mon passé à petits pas que je suis frappée par la dureté de mes souvenirs. Trente ans plus tard, malgré la maladie, peut-être à cause de la maladie, il me semble que je suis aussi violente, et même peut-être plus.» Elle dit ça d'une voix douce, inquiétante, au bord des larmes.<br />
Zouc ignore encore si elle aura la force d'affronter le public et la foule des microbes au Théâtre de Vidy, à Lausanne, où Nathalie Baye crée le spectacle avant de venir à Paris. Les lieux publics sont trop dangereux pour elle et, désormais, elle n'a «plus de protections». Mais elle rêve secrètement de se voir interprétée par cette actrice qui lui ressemble si peu et la comprend si bien : « Zouc est traversée par la douleur et portée par la soif de vivre. » De se survivre. On respire. Elle aussi.<br />
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Isabelle von Allmen, alias Zouc, est née en Suisse en 1950. Au théâtre, elle a joué dans «Jeux de massacre», de Ionesco, mis en scène par Jorge Lavelli, et dans «l'Opéra des oiseaux», d'après Aristophane. Ses spectacles successifs ont été «l'Alboum de Zouc», «R'alboum», «Zouc à l'école des femmes» et «Zouc au Bataclan».<br />
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Jérôme Garcin <br />
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L'hystérie de Zouc<br />
A force de me traîner dans les hôpitaux et les asiles psychiatriques, d'écouter parler les médecins et les malades, j'ai très vite réussi à dresser mon état clinique. Je ne suis quand même pas qu'une obèse qui a besoin d'être aimée. La réaction d'une partie des spectateurs m'a révélé une chose dont je me doutais vaguement, qui est une force lointaine, violente, qu'on appelle hystérie. Les hystériques se reniflent très vite, il y a des codes inconscients qui passent par le corps.<br />
J'ai toujours entendu parler de l'hystérie avec mépris. Alors je me suis dit : Bon, j'ai une dose d'hystérie, j'en ai même plutôt trois qu'une, elle est là, d'où elle vient c'est difficile à savoir sans faire une analyse, au lieu de la réprimer et de la planquer, il vaut mieux faire avec, c'est-à-dire l'observer, l'accepter, l'aimer et l'apprivoiser. Je suis absolument consciente que certaines choses que je fais en scène, qui passent directement par mon corps, sont hystériques. L'hystérie m'aide à être plus entière, elle me permet d'entrer complètement dans un personnage en m'oubliant, et après je me retrouve. L'hystérie est aussi une force nerveuse, une réserve d'énergie, qui peut se tirer comme un élastique. Si tu tires trop, ça pète. Quand je travaille, je maîtrise très bien cette violence qui m'habite.<br />
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(Extrait de «Zouc par Zouc», Gallimard.)<br />
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A lire, à voir<br />
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« Zouc par Zouc », entretien avec Hervé Guibert, Gallimard, 60 p., 11,90 euros.<br />
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